16.03.2007

Le travail n'est pas toujours la santé

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Au Technocentre Renault de Guyancourt, le suicide de Raymond D. a fait sauter le couvercle. Ce technicien de trente-huit ans s’est pendu la semaine dernière à son domicile en dénonçant dans une lettre ses conditions de travail. Le parquet de Versailles a ouvert une enquête pénale, et les syndicats appellent ce matin les salariés à un rassemblement en hommage à leur collègue. C’est le troisième à se donner la mort depuis le mois d’octobre dans ce site ultramoderne qui emploie 12 000 personnes (9 500 sous statut Renault) à la conception des nouvelles automobiles du groupe. « Ici, la culture du vainqueur règne, et on ne parle pas de ses difficultés », confie un technicien. Depuis lundi, dans les locaux syndicaux, les vannes sont ouvertes. « Il faut que ça parle », lance un délégué.

Ne plus pouvoir dire « non »

« Les trois hommes avaient un profil similaire », note Vincent Neveu, délégué syndical central adjoint CGT. « La quarantaine, très investis dans leur travail, aux compétences reconnues, et attendant une forte reconnaissance de l’entreprise ». Une reconnaissance que Renault avait accordée à Raymond D., puisqu’il était en passe de devenir cadre. « C’était à double tranchant. On lui demandait un engagement sans faille, alors qu’il subissait déjà beaucoup de pression sur le projet de la nouvelle Laguna ». Renault affirme que son entretien d’évaluation, en janvier, s’était « très bien passé ». Pourtant, « ses collègues nous ont confirmé qu’il était en surcharge de travail », indique Jean-François Nanda, secrétaire de la section CFDT.

Le remplacement de la Laguna, c’est le projet phare du « contrat 2009 » lancé il y a un an par Carlos Ghosn, le PDG de Renault. Un contrat qui met le management « sous une pression extrême » et dote les salariés « d’objectifs qui peuvent se révéler démesurés », dénonce la CFDT dans une lettre ouverte au PDG. « On travaille ici sur 26 projets de véhicules différents, du jamais-vu en aussi peu de temps », explique Hervé Jégouzo, délégué central adjoint CFDT. Les méthodes de management ont changé depuis le départ de Louis Schweitzer, l’ancien PDG : « Avant, la hiérarchie intermédiaire avait la possibilité de dire non, ou de différer », note Jean-François Nanda. « Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Les objectifs sont déclinés en cascade et les salariés n’ont plus le temps de souffler ». Hervé Jégouzo ajoute, « le contrat 2009 est un enjeu énorme, et le Technocentre, le nerf de la guerre. Derrière nous, il y a l’usine de Sandouville, qui attend les modèles qui assureront sa pérennité. Les salariés intériorisent l’idée que l’avenir du groupe est entre leurs mains. Celui qui n’arrive pas à prendre du recul développera un énorme sentiment de culpabilité en cas de difficulté. »

Flicage organisé

« Celui qui est en difficulté n’a plus d’espace pour s’exprimer », dénonce Jean-François Nanda. La hiérarchie intermédiaire est saisie de « réunionnite, constamment occupée à faire des comptes rendus et des débriefings. Tout ce qui est management, contact avec les salariés, passe à la trappe. L’encadrement n’a même plus le temps de juger les décisions des salariés au moment où ils les prennent. Ils sont complètement isolés ». Denis Dedieu, élu CFDT, confirme : « l’échange spontané devient difficile. Pour voir mon chef d’équipe dont le bureau est à trois mètres, je dois prendre rendez-vous ». Dominique Perrot, élu CGT au CHSCT : « La hiérarchie doit justifier le travail à la minute, dans une logique de réduction de coûts. Le Contrat 2009 exige une marge opérationnelle de 6 %. Si un Monsieur Plus décide de gagner 20 % sur les coûts, imaginez les ravages sur la ligne hiérarchique. Cela ne peut se faire que sur la masse salariale. Beaucoup de départs en retraite ne sont pas remplacés. »

C’est aussi pour réduire les coûts que Renault a imaginé le projet « nouveaux environnements de travail » (NET), approuvé par la CFDT, la CGC, la CFTC et FO, qui met en place le télétravail et les bureaux partagés.

La nouvelle notation

Cette année a aussi vu l’entrée en vigueur de la nouvelle notation. « On ne juge plus seulement les résultats du salarié, mais la façon dont il les a obtenus, notée de "exceptionnelle" à "insuffisante" », relève Alain Gueguen, délégué Sud. Pour lui, c’est « inadmissible, un flicage organisé, très mal vécu par les salariés.

En principe, cette notation reste facultative, mais on a vu des salariés qui avaient refusé de la signer, recevoir des courriers recommandés. » Joëlle Chastrusse, élue CGT constate que « contrairement aux années précédentes, les entretiens individuels précèdent désormais les comités où seront décidées les évolutions de carrière, en mars ». Vincent Neveu raconte que la femme d’un salarié du centre l’a appelé anonymement après la mort de Raymond D. pour confier sa peur de voir son mari « faire une bêtise » : « Il rentre tard, tard, travaille à la maison, s’énerve contre ses enfants alors qu’il est un père modèle », rapporte-t-il. Pour Dominique Perrot, « nous avons ici des bombes à retardement prêtes à exploser ».

 

Lucy Bateman

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